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Les bords mystérieux de l’Occident

Questions Internationales n°41, janvier-février 2010

dimanche 29 janvier 2012

L’Occident est de retour. Mais lequel ? On peut en effet le comprendre de multiples manières, ce qui est peut-être l’une des raisons de son utilisation politique. Réalité culturelle, politique, expression géographique, mythe ou concept, ses connotations permettent d’en faire un usage aussi abondant qu’ambigu. Est-ce celui de José Maria de Heredia, celui des Conquistadors qui s’élancent « comme un vol de gerfauts hors du charnier natal… », dont traders et autres prédateurs sont une variante contemporaine, allant capter « le fabuleux métal », remplis « d’un rêve héroïque et brutal » sous « l’azur phosphorescent de la mer des Tropiques » ? Est-ce celui, quelques siècles ou quelques décennies plus tard, du Claude Lévi-Strauss de Tristes Tropiques et de son imprécation : « Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité » ? Au fond, le poète et l’ethnologue disent la même chose, sur le ton de la conquête d’abord, de la culpabilité ensuite. En quelques phrases, ils ont résumé le destin de l’Occident et ses dimensions fondamentales : ses métamorphoses, ses contacts contradictoires avec le monde extérieur, son aspiration à l’universalité.

1. L’Occident et ses métamorphoses

Ses métamorphoses mais par leur oubli, puisque l’Occident se compose d’une multitude de strates accumulées. Elles correspondent à sa longue histoire et demeurent vives dans sa mémoire, comme ces ruines empilées des villes antiques qui racontent à reculons leurs destructions successives. L’Antiquité déjà connaissait son Occident, dont Athènes fut le centre avant Rome. Elle a connu aussi leur déchéance, et la guerre du Péloponnèse est le suicide politique de la Grèce, à l’instar des deux guerres mondiales pour l’Europe, pavant la voie de la domination occidentale pour les États-Unis – New York après Paris et Londres. Les guerres intestines ont successivement aboli les formes les plus achevées des civilisations occidentales, et leurs contradictions ont été l’âme de ces multiples métamorphoses.

1.1. Métamorphoses historiques

L’Occident panthéiste a cédé la place à l’Occident chrétien, les États se sont construits en Europe dans le dépassement de la féodalité et dans le souvenir de l’Empire, avec la bénédiction et la surveillance de l’Église. À leur tour rongés par les démons de l’individualisme, du libre examen, du taedium vitae, de l’inquiétude créatrice, les États modernes ont nié l’unité fondamentale de leur civilisation pour promouvoir des nationalismes provinciaux, ils ont nourri en leur sein et entre eux des querelles religieuses, philosophiques, ils se sont affrontés pour la domination, les territoires, les ressources, les idéologies. Oppresseurs de leurs minorités qui les ont fuis, ils ont été le berceau involontaire du géant qui devait leur succéder en les niant avant de protéger leur vieillesse, les États-Unis, l’une des dernières métamorphoses occidentales en date. La dernière ramène en effet en Europe avec le chantier de la construction européenne, nouveau concept organisateur, mais concept géographiquement limité.

L’Europe occidentale ne retrouvait que partiellement un semblant de visage commun face à l’extérieur, au reste du monde devenu objet de conquêtes au fur et à mesure de sa découverte et de son exploration, conquêtes aux mobiles, justifications et objectifs divers mais convergents – croisades, colonisations, supériorité raciale, militaire, culturelle, économique. Expansion de la vraie foi, mission sacrée de civilisation, universalisation des Lumières, développement, sécurité et progrès, tout a été bon pour entraîner la dilatation de la domination occidentale – mais plus par la généralisation de double standards que par une occidentalisation en profondeur du monde. Même policés, les sauvages demeuraient des sauvages, les civilisations inférieures conservaient leurs lois, mœurs et coutumes dans une logique de développement à la fois séparé et subordonné.

Métamorphoses historiques donc, mais si l’Occident conserve leur mémoire, dans ses bibliothèques, ses monuments, l’image et la fierté qu’il a de lui-même, il est aussi un voyageur sans bagages. Les bagages, il les laisse à la consigne de l’Histoire, il recherche toujours des étoiles nouvelles. Il était chrétien, le voici laïque ; il était intolérant, le voici relativiste ; monarchiste, il devient républicain ; totalitaire, il est le refuge du pluralisme ; le fardeau de l’homme blanc se retourne en sanglot de l’homme blanc ; colonialiste, imbu de sa supériorité raciale, il accepte d’être multiracial et métissé ; il parlait grec, latin, puis français, il est anglophone ; il était humaniste, on le voit technolâtre ; répandant partout une population surabondante, il se retrouve terre d’accueil pour le monde entier… Cette mobilité, cette inversion des valeurs, ce retournement des convictions, cette mutation des codes, c’est aussi un élément de son identité, de l’existentialisme occidental. Civilisation aventureuse, il explore toujours de nouveaux territoires, qui cette fois sont les territoires de l’esprit. Move forward, telle pourrait être sa devise.

1.2. Les deux visages de l’Occident

Cependant, en chemin, l’Occident s’est en quelque sorte coupé en deux. L’Amérique du Nord d’un côté, l’Europe occidentale de l’autre, sans parler de leurs annexes et pseudopodes. On se réfère beaucoup au lien transatlantique, mais s’il y a lien, c’est bien qu’il y a aussi – et surtout – séparation. Ce lien, c’était d’abord un cordon ombilical que les États-Unis naissants se sont empressés de couper avant de le rétablir, une fois robustes, sous forme d’intubation de l’Europe dont ils maîtrisent le débit et prétendent contrôler le contenu. L’Occident, est-ce le lien transatlantique dont l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) est la matérialisation, ou ce lien est-il à l’inverse sa négation, puisqu’il oppose autant qu’il unit ? On a vu diverger valeurs, intérêts, capacités, projets. L’Occident est-il devenu un Janus dont l’Europe serait le visage harmoniste et les États-Unis le visage stratégiste ? Un visage désarmé, tourné vers la conciliation, le multilatéralisme, le dépassement de l’État, mais qui regarde le monde avec timidité et craint ses ennemis, un autre tourné vers le grand large, prêt à la lutte et se nourrissant de défis successifs ?

S’agit-il de deux âges de l’Occident, celui du renoncement et celui de l’ambition ? Ou de deux options politiques ? Pour l’Europe, celle du pluralisme organisé, de la coexistence d’entités différentes dans une structure molle qui les oriente et les contient, de l’exemplarité, de l’influence par le modèle, de la paix structurelle, de la transformation pacifique et progressive de son environnement par le droit ? Pour les États-Unis, l’option de l’attraction par le dynamisme, du développement d’un espace intérieur par une immigration indéfiniment intégrée, d’un État à structure impériale qui projette ses règles au dehors par des décisions politiques adossées à sa puissance monétaire, économique et militaire ? Qui, en dépit des vicissitudes actuelles de sa puissance, entend utiliser ses fautes mêmes pour mieux asseoir une domination qui répond à une destinée manifeste ? Le maître dispose-t-il d’une gens qui paie pour lui ? La statue de la Liberté est-elle une nouvelle Athéna qui brandit le flambeau de la supériorité ? L’unité de l’Occident ne se trouve-t-elle pas ainsi rétablie par l’existence d’ennemis qui ramènent le troupeau sous la houlette du berger ?

2. L’Occident et les autres

Pour qu’il y ait un Occident, il faut des autres. Ils ne sont pas nécessairement ses ennemis, mais ils ont vocation à l’être pour les raisons les plus variées, des mieux fondées aux plus arbitraires. Les autres, on les définit par rapport à soi, ce qui suppose et renforce à la fois la conscience de sa propre identité, qui est le plus souvent une conscience de sa propre supériorité. Comme ces perceptions sont généralement réciproques et symétriques, voici l’altérité qui se mue en hostilité, ouverte ou latente. Retrouvons l’Antiquité. Si Thucydide conte un Occident rationnel et déraisonnable, Hérodote se penche sur un Orient fabuleux et barbare. La Grèce, parfois unie contre des empires formidables, n’a pas cherché à le conquérir en dehors de l’aventure singulière d’Alexandre. Rome à l’inverse a su devenir le foyer central d’une civilisation occidentale, avant de s’écrouler sous le poids même de ses conquêtes et d’intérioriser une fracture entre un empire d’Occident et un empire d’Orient.

2.1. Orient-Occident, Est-Ouest, Nord-Sud

Orient et Occident, l’opposition a été très durable, jusqu’au XXe siècle, avec des mutations qui ont correspondu aux découvertes occidentales et aux contacts avec les différentes civilisations orientales, toujours plus loin vers le soleil levant. L’Empire ottoman était complété par l’Asie brune et par l’Asie jaune, et si l’Afrique pouvait sembler à part, amorce d’une distinction Nord-Sud à venir, elle relevait globalement d’un étranger qui échappait aux règles communes du droit public de l’Europe. L’Ancien Monde possédait là un espace ouvert à sa conquête. L’indépendance des États-Unis, en chassant l’Europe du continent américain qui semblait lui ouvrir un avenir prometteur, accentuait et accélérait la compétition coloniale vers l’Orient. Pas d’ennemi désigné au sens des guerres classiques, mais des espaces et des entités politiques qu’il convenait de maîtriser et de réduire. Une première mondialisation occidentale était ainsi à l’œuvre, européenne principalement, avec le contrôle des territoires et des populations extérieures au nom d’une supériorité occidentale à l’arrière-plan racial.

Après les deux guerres mondiales et l’effondrement de la domination universelle de l’Europe, l’Occident a changé de signe et de rapports avec les autres. Désormais dirigé par les États-Unis, il a été confronté à une double opposition : une fracture Est-Ouest avec l’URSS et le communisme international, une division Nord-Sud face aux revendications d’un tiers-monde décolonisé, pauvre et revendicatif. Dans cette posture défensive, clairement hostile à l’Est, plus complexe au Sud, l’Occident, devenu le passé du monde, semblait voué au repli, miné en son sein et enfermé dans ses anciens parapets, sorte d’aristocratie consciente de sa déchéance et incertaine de sa légitimité, accrochée à ses privilèges mais condamnée par l’histoire. La référence à l’Occident prenait un caractère, sinon belliqueux, du moins provocateur et presque insolent face à une universalisation en cours qui ne lui appartenait plus et même se développait contre lui.

Le réveil des populations soumises, la promotion des peuples décolonisés et du socialisme libérateur ne portaient toutefois pas atteinte à la puissance militaire de l’Occident, à son libéralisme politique ou à sa prospérité économique, avec les États-Unis en son cœur. Les autres ne parvenaient plus à convaincre leurs propres populations de l’excellence et de l’avenir de leurs systèmes : ni liberté politique, ni égalité sociale, ni paix durable, ni gouvernements efficaces, ni développement réel, partout la pauvreté, la précarité ou la peur. On pouvait bien dénoncer la responsabilité de l’Occident, son modèle n’en paraissait pas moins de plus en plus attractif, d’autant plus que sa nouvelle incarnation, les États-Unis, n’avaient pas à assumer ses crimes et ses fautes antérieures, colonialisme ou nazisme. Leurs erreurs propres étaient comme justifiées par le combat qu’ils menaient contre le communisme international, contre lequel ils étaient le principal point de ralliement. On connaît la suite : le communisme s’écroulait sans phrases, l’opposition Nord-Sud devenait anachronique, l’Occident triomphait à nouveau, cette fois sans guerre.

2.2. La suite de l’histoire

L’histoire n’est pas finie pour autant, et les autres n’ont pas disparu. La mondialisation ou globalisation est certes d’inspiration occidentale, mais il s’en faut de beaucoup qu’elle représente une parousie finale. Le modèle américain a disposé de son moment unipolaire, mais ne l’a que partiellement exploité, manquant une réorganisation de la société internationale qui l’aurait stabilisée. Trop tournée vers elle-même, peut-être trop imbue d’elle-même, l’hégémonie américaine a fait long feu. Elle avait souhaité convertir sans brutalité aux avantages comparatifs de l’économie de marché, de la liberté politique, du régime démocratique, de la rationalité des choix. Elle n’en a pas moins dû désigner des adversaires – les Rogue States notamment –, puis affronter des ennemis invisibles qui l’ont frappée en son cœur avec les attentats du 11 Septembre. Retrouvant les vertus de la réaction militaire, les États-Unis se sont engagés dans des opérations guerrières. Face à des stratégies asymétriques, ils ont dû recourir aux dangers et poisons des guerres coloniales d’antan, au risque de diviser à nouveau l’Occident contre lui-même et de se fourvoyer eux-mêmes.

Désormais, les autres ont refait surface. Ils ne sont pas nécessairement ennemis, mais ils récusent toute précellence occidentale. La rébellion de la Russie que l’on voulait pousser dans ses retranchements, la montée en puissance de la Chine, et surtout sa perception, la transformation des anciens grands du Sud en puissances émergentes, les hésitations de l’Europe, le terrorisme islamique contenu mais non défait, le conflit israélo-palestinien non résolu, la prolifération rampante des armes nucléaires, la fragilité de nombre d’États confrontés à des situations et à des tâches qu’ils ne maîtrisent pas, constituent autant de défis pour les États-Unis, mais aussi pour l’Occident dans son ensemble. Aucune stratégie commune ne se dessine, bien au contraire les divergences ouvertes ou latentes semblent s’accumuler entre les deux pôles de l’Europe et des États-Unis. Elles sont accentuées par la récente crise financière et économique, clairement d’origine américaine, qui frappe d’abord l’Occident sans épargner les autres. Une nouvelle fois il est démontré que le plus grand péril est le succès, qui laisse face à soi-même et confère des responsabilités universelles imprévues et redoutables.

3. L’Occident et l’universel

L’universalisation de ses valeurs, de ses modèles, de son influence, de ses intérêts a toujours été l’ambition de l’Occident. Elle serait une manière de se réaliser en se dépassant, de disparaître dans l’apothéose d’une dernière métamorphose. La puissance qu’il exerce deviendrait pleinement invisible en se diluant à l’infini. Sans localisation particulière, sans origine sensible, intériorisée et appropriée par les autres, elle deviendrait la leur aussi bien. Puissance : il en est de plusieurs ordres, et l’Occident est à même de l’universaliser sur les trois registres des valeurs, des choses, de l’esprit. Pour l’instant, il le fait de manière inégale, mais il représente le pôle qui suscite le plus d’attentes et dispose du plus grand nombre de moyens. Il lui reste cependant à dominer son ennemi le plus redoutable, ses démons intérieurs – lui-même – et à savoir conserver un usage raisonnable de la raison.

3.1. Les valeurs, les choses, l’esprit

Pour ce qui est des valeurs, on sait qu’elles peuvent être résumées par le corpus des droits de l’homme juridiquement reconnus et garantis par des instances indépendantes, protégeant la liberté individuelle, l’égalité entre les personnes et leurs droits politiques et sociaux. Leur universalisme est dans le même mouvement affirmé et contesté. À y regarder de plus près, de sensibles différences existent entre ceux qui s’en réclament, tant dans leur contenu que dans les méthodes de leur sauvegarde, interne ou internationale. Là encore, on retrouve la différence entre l’Europe et les États-Unis. Mais la même âme de liberté individuelle et politique les anime. Les autres ne les acceptent pas tous, pas encore ou pas entièrement. Les conséquences politiques effraient nombre de gouvernements, tandis que les sociétés traditionnelles rejettent la révolution des mœurs qu’impliquent ces droits, notamment pour des raisons religieuses. Mais l’avenir dure longtemps, et le succès de l’Occident en termes de liberté politique et de droit à la recherche du bonheur possède une valeur d’exemplarité à même de transcender toute localisation ou tradition particulières.

Quant aux choses, on peut les envisager sur le plan militaire ou sur le plan économique. La supériorité militaire de l’Occident n’est pas douteuse. Elle est la plus fragile, car la plus précaire, et aussi la plus menacée par les stratégies asymétriques. Elle suppose également le maintien d’une fracture possible entre l’Occident et ses ennemis virtuels, ouvrant la perspective d’une improbable universalisation coercitive. Les exemples, anciens ou récents, sont rarement convaincants. Ainsi, la véritable universalisation réside dans les principes de l’économie de marché et de la libéralisation des échanges. Encore faut-il que le jeu ne soit pas à somme nulle ou négative, que mondialisation ou globalisation ne riment pas avec prédation et exploitation, et que tous en soient bénéficiaires. Cela suppose une organisation des échanges, une régulation internationale économique et monétaire dont l’Union européenne offre l’exemple en son sein, mais qui n’a pas – encore ? – fait école. Le G20, création d’origine occidentale, y parviendra-t-il mieux que l’Organisation mondiale du commerce (OMC), autre institution d’origine occidentale – comme au demeurant la plupart des institutions internationales ? Les décisions en l’occurrence sont de nature plus politique et à plus court terme.

Reste l’esprit, qui demeure le principal atout de l’Occident. Demeure, parce que la libre réflexion, la circulation des idées, le débat public sont depuis longtemps une composante de l’identité occidentale. Ils ont engendré le développement de la connaissance scientifique, objective et universelle, base des technologies qui sont devenues la véritable source de l’avenir des sociétés et de leur progrès. Rien de mieux universalisable, idéologiquement et culturellement neutre, rien de plus harmoniste puisque le développement de la recherche-développement demande des investissements de plus en plus lourds qui appellent des solidarités croissantes. Ils mobilisent des équipes multinationales, ils demandent des marchés plus étendus pour leur valorisation. Formation et recherche sont ainsi une clef pour une universalisation douce par la concurrence pacifique entre projets scientifiques et innovations réussies. On a pu dire que la bataille de Waterloo avait été gagnée sur les campus britanniques. Les batailles pour la paix qui se livrent désormais, sans vainqueurs ni vaincus, passent par l’universalisation de la science et de ses applications. Ainsi que l’écrivait Raymond Aron : « L’aventure suprême de l’Occident, c’est l’aventure de la science.. »

3.2. L’Occident et ses démons intérieurs

L’universalisation de l’Occident n’est pas une utopie altruiste, puisque là réside son intérêt bien compris. Pour qu’il y parvienne, encore faut-il qu’il ne s’abandonne pas à ses démons intérieurs. Il l’a déjà conduit à nombre de catastrophes, cet esprit de conquête et de prédation, ce sentiment de supériorité, tantôt religieux, tantôt culturel, tantôt racial, tantôt national, qui l’a divisé contre lui-même et conduit à nier ses propres fondements. La civilisation n’est qu’une digue précaire contre la barbarie. Totalitarisme, colonialisme, impérialisme, bellicisme n’ont pas nécessairement été des créations occidentales, et d’autres les ont également pratiqués. Mais la puissance propre de l’Occident les a portés à un point paroxystique, les a universalisés de la façon la plus négative qui soit, pour lui-même comme pour les autres. L’on en revient ici à l’imprécation de Claude Lévi-Strauss, un monde encombré par les débris de l’hubris occidental, qui appartient à son histoire et dont il ne convient pas d’oublier le bilan.

Un autre démon est la tentation du repli sur soi, de l’île enchantée et protégée des menaces et risques extérieurs, qui s’entoure d’un halo d’ignorance volontaire contre un environnement moins fortuné. L’Occident n’est pas comptable de toute la misère du monde. Il ne faut pas se dissimuler que cette tentation existe. Les États-Unis sont portés à raisonner en termes d’intérêt national étroitement conçu, et l’universalité consiste souvent pour eux à accueillir des immigrés de toute provenance pour en faire de nouveaux et loyaux citoyens américains. L’extérieur est pour eux une chance de profit, non une responsabilité. Il peut aussi être source d’insécurité, et relève alors d’une approche militaire. Quant à l’Europe, sa démographie anémiée face au dynamisme d’autres sociétés n’alimente guère son optimisme, et la crainte du déclin la poursuit. En contrepartie, elle tend volontiers à s’autoriser de sa faiblesse relative pour jouir d’une heureuse impuissance. L’action humanitaire, la compassion universelle, éventuellement des actions marginales et l’appel à la répression internationale des crimes les plus odieux lui servent de bonne conscience. Plaise aux dieux de l’Histoire que les démons de l’Occident ne l’emportent pas, et lui avec eux.

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