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Le XXe siècle et les registres de la démesure

Questions internationales n° 52, Novembre - Décembre 2011

lundi 28 septembre 2015

« Le temps », écrivait Jean Cocteau, « est de l’éternité pliée ». Formule séduisante mais inexacte puisque l’éternité nie le temps et ne l’allonge ni ne le plie. Il n’en demeure pas moins qu’il existe des plis du temps, non pas tant ceux de la chronologie ou de la mesure du temps que ceux de l’historien ou simplement de ceux qui le vivent. Ces plis ajoutent une dimension qualitative, un sens de la période et du moment au parcours monocorde de la flèche du temps. C’est en quelque sorte une variante subjective, sociale, politique et intellectuelle de la relativité — la théorie scientifique qui domine le XXe siècle ­‐ que cette approche différentielle de phases, de moments et de rythmes, vécus aussi bien collectivement qu’individuellement — à l’instar d’un rythme musical, qui pour respecter la rigueur plate du métronome n’en construit pas moins un drame, avec son début, sa péripétie, sa conclusion.

En Occident, l’unité la plus répandue est le siècle. Cette manière de l’envisager, devenue universelle, est un signe de domination culturelle. Mais tel qu’on l’entend, le siècle ne correspond qu’approximativement à la mesure centennale. On parle ainsi du Siècle de Louis XIV, du Siècle d’Or en violentant largement la chronologie. En revanche, lorsque l’on évoque le XVIe, le XVIIe, le XVIIIe ou le XIXe siècle, des correspondances plus précises se proposent, et chaque siècle semble bien individualisable. Il déborde de la durée d’une vie humaine moyenne et regroupe grossièrement trois générations adultes, celles qui, là encore, encadrent la mémoire des Occidentaux avant que leur succession ne devienne étrangère aux souvenirs sinon à la connaissance personnelle des descendants — du moins en était­‐il ainsi au XXe siècle.

Comment alors situer ce XXe siècle, dont chacun conviendra qu’il est achevé ? On ne fait guère difficulté à admettre que le XIXe commence en 1815 et s’achève en 1914, même si en fonction des registres et des thèmes il a pu finir plus tôt, c’est à dire si le XXe a pu être amorcé avant 1901 — l’invention du moteur à explosion, du cinéma, marquants pour le nouveau siècle. Du passé on n’a jamais fait table rase et, en matière de siècles comme d’héritage, le mort saisit le vif. De la même manière, de quand dater la fin du XXe ? De la

chute du mur de Berlin et de la disparition de l’URSS, au tournant de la décennie 90, ou du 11 septembre 2001 ? Au fond, peu importe, le tournant d’un siècle est davantage une période qu’une frontière — ainsi les révolutions américaine et française pour le XVIIIe, suivies par les guerres impériales, et l’avant première guerre mondiale pour le XXe.

Ce qui importe donc est de pouvoir dégager les tendances dominantes d’une période, son homogénéité, sa dynamique, inexistantes ou marginales auparavant, disparues ensuite. Ainsi le XVIIIe est le siècle des Lumières, et cet éclairage se diffracte sur tous ses registres, le XIXe celui de la révolution industrielle, qui rend Napoléon anachronique, et dont résulte l’essentiel des transformations sociales, politiques, internationales de l’époque. Quid du XXe ? On se souvient de la prudence du sage chinois qui, en réponse à une question aventurée, estimait qu’il était trop tôt pour savoir si la Révolution française avait réussi ou échoué. La modestie impose la réserve, mais elle n’interdit pas de souligner les données qui, en première analyse, semblent les plus significatives. De façon générale, le XXe semble marqué par une débauche de puissance sur divers registres, puissance et registres multipliés et démultipliés, allant jusqu’aux excès, la demesure, l’hubris,aboutissant au bout du compte à leur propre négation — un siècle qui s’autodévore en quelque sorte.


 Le siècle de la puissance

La dilatation de la puissance, ici définie comme l’ensemble des moyens d’action disponibles, est le phénomène dominant, dont dérivent les autres et spécialement les conséquences redoutables des mauvais usages de cette puissance. Toujours plus ! Croissance démographique mondiale, course à la production agricole, industrielle, à la richesse, aux échanges. Dilatation de la puissance politique, dans la mesure où démocraties et régimes totalitaires appuyaient une autorité devenant sans bornes sur une approbation et une mobilisation populaire massive, spontanée ou contrainte ; de la puissance scientifique et technologique, des inventions et applications multiples renforçant les capacités de transformer la nature et de formater les sociétés avec des instruments de plus en plus invisibles et de plus en plus efficaces ; de l’énergie disponible, le pétrole succédant au charbon offrant des ressources énormes pour des utilisations de plus en plus diversifiées, avant que l’énergie nucléaire n’aitsemblé ouvrir une ère encore pluasctive. Bref, la fameuse montée aux extrêmes annoncée par Clausewitz ne semble pas au XXe siècle limitée à la guerre, mais concerner tous les domaines de l’activité humaine.

Parlons précisément de la guerre. Le siècle a connu une course quantitative autant que qualitative à des armements dont la capacité meurtrière a été indéfiniment accrue, et les deux conflits mondiaux en ont été le fruit autant que le véhicule. C’est avec la guerre que le nucléaire fait irruption, d’abord avec des armes donc, qui semblent abolir Clausewitz — mais les conflits classiques n’ont pas disparu, ils se sont plutôt diffusés, et leurs victimes se comptent par millions. La préparation de la guerre a été à l’origine de la recherche/développement de nombreuses technologies et innovations, aviation, missiles, course à l’espace extra­‐atmosphérique, informatique. Les contraintes stratégiques ont entraîné le développement des communications de tous ordres. Le financement des secteurs militaro­‐industriels a mobilisé des ressources de plus en plus élevées qui ont imposé aux Etats de maintenir une pression permanente sur leurs populations, comme de développer le commerce à l’exportation des armements. L’interpénétration entre économie et défense, autant que les formes démultipliées de la conflictualité, de la guérilla au terrorisme, ont tendu à brouiller la distinction entre paix et guerre. Le concept de conflits de faible intensité a par là tendu à rejoindre celui de guerre totale cher à Ludendorff.

Le XXe a aussi été siècle de la vitesse, célébrée dès les années 1920 par Paul Morand, autre forme de dilatation de la puissance. Le mur du son a volé en éclats, on a tendu à effacer l’espace, à le ramener à la dimension temporelle de son parcours. La course aux records de tous ordres, dans tous les domaines des communications, a été permanente, triomphe de l’électricité. Vitesse de l’information, passant de la presse écrite à l’audiovisuel puis à la télécommunication interactive, culminant avec l’instantanéité des communications informatiques. Elle a accompagné la dématérialisation de ses contenus, et le mouvement, les flux, importent progressivement plus que leurs objets. Quant à ceux­‐ci, ils ont été dominés par la série, forme arrêtée du mouvement, produit du mouvement. L’Oreille cassée en offre dès 1935 aux tintinophiles une métaphore imagée, avec la production en masse du fétiche Arumbaya, au risque de le rendre soudainement insignifiant. La multiplication des objets et la rapidité de leur succession ont davantage compté que leur qualité, et leur obsolescence calculée en a fait des voyageurs fugitifs dans le temps accéléré de la consommation de masse.


 Des registres démultipliés

­‐Celui de la connaissance est le plus immédiatement sensible. On a déjà souligné le développement exponentiel des sciences dans leurs diverses dimensions, physiques et biologiques, ainsi que des technologies qui en découlent. Au­‐delà de la connaissance, elles ont été instrument essentiel d’action sur les choses et les hommes, elles ont largement transformé le monde et les sociétés. Elles sont le domaine de la rationalité triomphante, sinon toujours celui de la raison. Aussi bien la puissance qui en dérive a t­‐elle soulevé la question de leur usage. L’éthique, considérée comme la solution des conflits de normes, a tendu à opposer la liberté de la recherche et de l’utilisation des acquis scientifiques à leur utilité sociale et à leur moralité. Quid des armes nucléaires, des armes chimiques ou biologiques, de la contraception, de la fabrication de l’homme par l’homme, ou plus simplement des engrais, des pesticides, de la surexploitation des ressources naturelles, de l’énergie ? Le sentiment que la nature est fragile et bonne s’oppose à la perception d’une humanité dangereuse et méchante, et sur ce plan la connaissance des hommes a changé.

Au XVIIIe siècle, l’homme était bon. Au XIXe il était perfectible — ouvrir une école, c’est fermer une prison. Au XXe, il est méchant. Le bon sauvage, l’enfant pur ont fait place au monstre de la psychanalyse, dont le vernis de civilisation se dissout rapidement dans les émotions, les passions, le retour du cerveau reptilien. Fascination pour les grands criminels, dictateurs insanes, tyrans cruels, tortures, massacres de masse, génocides ont rythmé le siècle. Il en a sans doute été toujours ainsi, mais leur changement d’échelle a coïncidé avec une transparence médiatique qui ne les laisse plus méconnaître. La banalité du mal est devenue thèse dominante. Quant aux sciences sociales, elles ont aussi été le tombeau de la foi en un homme comme être raisonnable ou simplement rationnel, elles ont renforcé l’ère du soupçon. Le traité des passions l’emporte sur le discours de la méthode. Le structuralisme a même fait douter de l’existence d’une conscience maîtresse d’elle­‐même. Devenues instrument de manipulation des perceptions, de mobilisation des comportements, les sciences sociales ont parfois détourné la confiance en la science pour établir de nouvelles croyances et ainsi fondé de nouveaux obscurantismes.

­‐ Le matérialisme dominant du XXe siècle, durant lequel le corps et ses désirs ont pris le pouvoir, a coïncidé avec le triomphe de la science économique. Devenue reine des sciences sociales, elle a aussi été considérée comme la voie royale de satisfaction des besoins humains. Pour autant, le XXe a été le siècle des contradictions économiques, sur le plan des systèmes, des niveaux, des doctrines. L’économie collectiviste de type soviétique a été en opposition radicale à l’économie libérale, traduction économique du conflit entre égalité et liberté. La croissance économique formidable des pays libéraux développés a contrasté avec la stagnation des économies socialistes et avec le sous­‐développement persistant des pays pauvres. Est­‐Ouest et Nord­‐Sud ont été des clivages durables qui laissent toujours des traces profondes, même si le triomphe final de l’économie de marché a résolu les antagonismes entre systèmes. Il n’a au surplus pas aboli les oppositions doctrinales entre variantes du libéralisme, keynésien ou monétariste notamment, et c’est désormais lui qui intériorise les contradictions.

Les ambiguïtés de l’économie dans ses composantes diverses ont été permanentes. On a voulu y voir la clef de l’harmonie sociale, la solution des tensions intérieures aussi bien qu’internationales. Intérieures avec le plein emploi et la croissance régulière des revenus. Internationales avec « le doux commerce » cher à Montesquieu, le développement des échanges devant favoriser la paix en rendant interdépendantes les économies et en solidarisant les intérêts. Construction européenne, libéralisation des échanges et mondialisation en ont procédé. Mais à l’inverse, croissance des inégalités internes, crises économiques et monétaires, compétition éventuellement violente pour les ressources naturelles, exploitation et spoliation du travail, mercantilisme et concurrence faussée ont entretenu les rivalités et généré un climat de méfiance néfaste aussi bien aux échanges qu’à la paix. Nombre d’analystes ramènent les origines de la Seconde guerre mondiale à des causes économiques, même s’ils divergent sur leur identification — crise de 1929, politiques autarciques, inflation, déflation… En toute hypothèse, l’économie ne peut être séparée de la politique, elle est d’abord une économie politique.

­‐ Le XXe siècle politique a été particulièrement tourmenté. Il a été le siècle de la dialectique, non plus philosophique ou théorique comme au XIXe, mais concrète. La définition par Carl Schmitt de la politique comme distinction entre ami et ennemi s’est imposée, alors qu’en confondant politique et polémique elle a plutôt dénaturé la politique. Celle­‐ci a en effet pour essence de définir un intérêt commun et de rassembler autour de sa perception, non d’opposer et diviser. Division et opposition sont plutôt son échec. Ces échecs ont été nombreux, et la mobilisation des masses par l’hostilité, l’identification d’un ennemi, ont le plus souvent conduit au cynisme, à des crimes, des guerreset des catastrophes. Les idéologies, substituts des religions, ont dominé le siècle, lutte des classes, nationalisme, racisme, antisémitisme nourrissant des haines largement encouragées par la coercition politique. Le totalitarisme s’en est nourri. La démocratie, fondée sur la raison, le libre examen individuel et la libre décision collective ne s’est enracinée que lentement, difficilement et de façon toujours fragile. Elle a opposé une autre forme de dialectique à celle des idéologies totalitaires : celle précisément d’une autre vision de la politique, recherchant le consensus et la succession paisible de majorités différentes dans le cadre de valeurs fondamentales communes.

L’héritage des institutions et pratiques démocratiques est en définitive le plus important, puisque les totalitarismes — communisme, fascisme, nazisme ­‐ ont disparu et que les idéologies se sont érodées, peut­‐être en liaison avec un retour marqué des religions. Ce retour annonce­‐t­‐il, comme certains ont pu le craindre, un choc des civilisations, dont un communautarisme rampant serait l’instrument ? C’est l’un des défis du XXIe siècle, une menace aussi bien extérieure qu’intérieure pour la démocratie. Celle­‐ci a plutôt contribué à développer le cosmopolitisme, l’ouverture des sociétés, le pluralisme. Elle a universalisé les valeurs occidentales avec la Charte de l’ONU et la référence aux droits de l’homme, elle a aussi favorisé la construction européenne. Les organisations internationales politiques sont une innovation importante du XXe siècle, répondant à une aspiration fédérale d’origine démocratique. Elles ne sont pour autant pas démocratiques elles­‐mêmes, sauf rares exceptions, mais elles sont fondées sur la suprématie des Etats et de leur égalité souveraine. Elles n’en ont pas moins favorisé la décolonisation, démocratique en soi, qui a quadruplé le nombre des Etats mais n’a que rarement débouché sur des régimes démocratiques.

Dialectique encore, le XXe siècle a désoccidentalisé le monde. L’ethnicité y est restée toujours présente, et menaçante, comme l’ont illustré l’effondrement de la Yougoslavie ou divers affrontements récurrents en Afrique. Quant au conflit israélo­‐palestinien, le plus long du XXe siècle, sa persistance est un défi à la raison autant qu’un échec diplomatique, une négation de tous les principes proclamés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Dialectique également, aucun siècle ne s’est, grâce aux médias, autant informé, exhibé, contemplé au miroir, mis en représentation — mais n’a aussi été flatté, camouflé, déformé par la communication ou la propagande. Enfin, dialectique toujours, si l’on revient à l’économie, l’expérience semble montrer que l’enracinement de la démocratie dépend largement de la prospérité économique, sans que pour autant celle­‐ci ne garantisse son implantation, comme l’indique l’exemple de la Chine. Plus généralement, la croissance économique ne comporte­‐t­‐elle pas ses propres menaces pour la démocratie, influence des lobbies, corruption, concentration de la richesse qui favorise le contrôle des mass media et la manipulation de l’opinion, voire, comme aux Etats­‐Unis, confère à l’argent un rôle disproportionné dans les campagnes électorales ?



 Un siècle tourmenté

La périodisation d’une séquence donnée est toujours quelque peu arbitraire. Elle peut cependant s’appuyer sur des éléments objectifs, et en l’occurrence ces éléments paraissent s’imposer. Ils permettent de distinguer quatre périodes.

­‐ Le monde d’avant 1914, celui de l’avant première guerre mondiale, est dominé par l’Europe, par son hégémonie collective, qui s’exerce au­‐delà des mers avec les empires coloniaux. Sans

doute le continent américain en reste à l’écart, par les deux composantes de la doctrine de Monroe, la non intervention, qui écarte les Européens d’Amérique latine et les Etats­‐Unis des affaires européennes. Les Etats­‐Unis n’en deviennent pas moins la première puissance industrielle du monde et soumettent l’Amérique latine à leur protection dominatrice.

Quant à l’Europe, elle est divisée entre deux coalitions politiques et militaires, celles­‐là même qui vont s’affronter dans la guerre, avec un notable changement de camp de l’Italie. Cette cristallisation des oppositions ruine le Concert européen qui avait géré par la diplomatie et les conférences internationales les affaires du continent durant le XIXe siècle. Dans Les hommes de bonne volonté, Jules Romains a dressé un tableau remarquable de cette Europe finissante, dont l’éclat intellectuel, artistique et politiquement décadent de Vienne est le symbole.

­‐ La période des deux guerres mondiales, entre 1914 et 1945, est une nouvelle guerre de Trente ans, guerre civile de l’Europe, suicide de l’Europe. Elle ne peut être achevée que par des puissances extérieures, elle provoque le début d’un engagement américain vers une suprématie globale. Dans l’intervalle, une période de paix précaire, plutôt une trêve entre belligérants. Elle est marquée par l’échec du Traité de Versailles et de la SdN, la montée des régimes totalitaires, URSS soviétique, Italie fasciste, Allemagne nazie, tous opposés, pour des raisons différentes et dans le désordre, aux démocraties occidentales, la crise économique de 1929 et ses suites sociales et politiques.

La France et le Royaume­‐Uni, divisés sur les politiques à suivre, sont incapables de maîtriser les problèmes de sécurité du continent, spécialement ceux des nouveaux Etats européens issus de la décomposition de l’Empire Austro­‐Hongrois. Ils entrent dans la guerre à reculons, impréparés, et la défaite de la France sanctionne son isolement. En 1945, la victoire contre les puissances de l’Axe, Allemagne, Italie — qui a une nouvelle fois changé de camp durant la guerre— est celle des Etats­‐Unis et de l’URSS, et dans une large mesure tous les pays européens sont des vaincus.

­‐La période 1947— 1991 est globalement celle de l’opposition Est-Ouest, dominée par la confrontation entre les Etats­‐Unis et l’URSS, avec en son centre l’Allemagne, divisée et d’abord occupée avant de renaître et d’entamer sa résurrection. Celle­‐ci est favorisée par la construction européenne qui permet sa métamorphose et sa rédemption Apparaît un modèle européen, à l’opposé de sa logique de puissance antérieure. Les empires coloniaux disparaissent, les Communautés puis la Communauté européenne sont fondées sur une logique d’intégration, de paix structurelle entre ses membres, de suprématie du droit des traités européens, à l’abri de l’OTAN qui assure la sécurité de l’Europe occidentale face à l’URSS.

La division de l’Allemagne devient un modèle réduit de la coupure de l’Europe, humaine, économique, idéologique et politique par le rideau de feret le mur de Berlin. Les relations américano­‐soviétiques se développent de façon cyclique entre guerre froide et détente, animées par une compétition et par des guerres périphériques comme par une course aux armements nucléaires, la dissuasion nucléaire assurant le maintien de la paix par la menace de destruction mutuelle. La période n’est pas linéaire, mais contrastée. Durant les phases de détente, le camp socialiste avance, et la décennie 70 connaît un déclin américain, avec notamment la rupture du système monétaire de Bretton Woods, la guerre du Vietnam et la révolution iranienne. Un dignitaire communiste peut alors déclarer que le drapeau rouge flotte partout dans le monde.

Cette éclipse favorise la montée du Tiers monde, vaste ensemble de pays pauvres qui comprend les trois quarts de l’humanité et contrôle les Nations Unies où il promeut ses intérêts, mais sans moyens de pression véritables. Paralysé par l’opposition Est­‐Ouest, le Conseil de sécurité laisse la primauté à l’Assemblée générale, dominée par les pays non alignés. Ils peuvent y faire voter nombre de résolutions déclaratoires, qui tentent notamment d’imposer un Nouvel ordre économique international d’inspiration socialiste, et qui restent largement lettre morte. Seuls

sortent du sous­‐développement les pays, notamment asiatiques, qui s’inspirent des modèles de l’économie de marché.

En définitive, vaincue par la compétition technologique avec les Etats­‐Unis, par son échec économique, par l’épuisement de sa dynamique idéologique, par la guerre en Afghanistan, par les mouvements populaires en Europe de l’Est qui conduisent en 1989 à l’effondrement du mur de Berlin puis à la réunification allemande, l’URSS s’auto­‐dissout et disparaît sans phrases, avec les régimes communistes dont elle était le modèle et le gardien. L’ultime tentative de réformes engagée par M. Gorbatchev avec la Glasnost et la Perestroïka a accéléré sa chu, le tout en permettant qu’elle soit pacifique.

­‐ La dernière décennie du siècle est celle du triomphe et de l’hégémonie des Etats-Unis. Le modèle américain tend à devenir universel, non pas seulement en raison de sa suprématie militaire, politique ou économique, mais aussi en raison des valeurs qu’il semble porter, démocratie, droits de l’homme, économie de marché, et d’un mode de vie qui captive, qui suscite admiration et imitation. Cinéma, séries télévisées, propagande diffuse répandent partout el modèle. Cette période clintonienne est hédoniste à tous égards et veut jouir des « dividendes de la paix », d’une victoire sans guerre.

Mais les Etats­‐Unis n’ont pas saisi l’occasion de définir un nouvel ordre international reposant sur un leadership que chacun était prêt à accepter. Ils se sont concentrés sur leurs intérêts nationaux étroitement entendus, ont négligé le monde extérieur, avant tout attachés à promouvoir la mondialisation économique par la création de l’OMC en 1994. Ce n’est que de façon réticente et limitée qu’ils s’engagent dans le règlement des guerres en Yougoslavie, tandis qu’ils restent passifs face au conflit israélo­‐palestinien. Durant cette période ultime se préparent les ruptures propres au XXIe siècle : montée en puissance de la Chine, apparition du terrorisme islamique qui est conçu comme un défi direct pour les Etats­‐Unis, économie spéculative et bulles boursières récurrentes … Le 11 Septembre est bien la fin du siècle, dirigé contre New York devenu capitale du monde — mais pas la fin de l’histoire.



 Le XXe siècle, aller-retour, ou voyage vers le passé ?

On connaît le catoblépas, animal mythique qui ne pouvait lever la tête, et si peu éclairé qu’il se dévorait lui­‐même. Il pourrait être une métaphore du XXe siècle, qui semble souvent contredire ses caractéristiques les plus apparentes. S’agit­‐il d’une méthode des essais et des erreurs, d’un mouvement chaotique vers le progrès ? Peut­‐être, mais à d’autres égards ce sont davantage des régressions, ou des retours à des formules anciennes que l’on avait tenté de dépasser. Symbolique à cet égard est l’arrivée de l’homme sur la Lune en 1969, pointe avancée du progrès et d’une vision technologique du monde. Les décennies qui suivent marquent un retour sur Terre, avec une perception accrue des difficultés et conflits qui agitent un Tiers monde en décalage avec le progrès. On peut prendre quelques exemples de cet aller­‐retour, sans prétendre à un jugement unilatéral.

­‐ Ordre ou désordre international. Après les deux guerres mondiales, un effort multilatéral a promu l’institution d’organisations à vocation universelle. L’échec de la SdN n’a pas découragé les pères des Nations Unies, qui ont à l’inverse créé une ONU plus puissante et plus durable autour de principes à la fois réalistes et futuristes. On condamnait la diplomatie secrète, on prônait le multilatéralisme, les régulations internationales par de grands traités, un Conseil de sécurité doté de capacités illimitées. Des institutions financières garantes d’un système monétaire international étaient mises en place, parmi un ensemble d’organisations dans le domaine de la santé, de la culture, de l’alimentation, etc... La société internationale semblait prendre corps. A la fin du siècle, ces institutions font pâle figure. Le système monétaire a été anéanti en 1971 par les Etats­‐Unis, nombre d’institutions spécialisées sont concurrencées par des Fondations américaines ou des ONG. Parallèlement, la diplomatie classique, intergouvernementale, est revenue au premier plan, y compris dans l’Union européenne. La logique est plutôt, quand elle fonctionne, celle du Concert qu’expriment par exemple les divers « G », 7, 8 ou 20, à l’efficacité problématique. Le concept de « gouvernance » a peut­‐être un contenu positif. Il n’en consomme pas moins le renoncement aux organisations internationales instituées, et un certain retour aux méthodes du XIXe siècle.

Paix et guerre. Le XXe siècle a été marqué par un effort doctrinal et juridique pour éliminer la guerre, pour limiter radicalement le droit des Etats d’y recourir et pour organiser un système de sécurité collective sous la responsabilité du Conseil de sécurité. La catastrophe des deux guerres mondiales semblait au minimum emporter cette conséquence. La paix nucléaire, quoique contraire aux principes de la sécurité collective, contribuait à maintenir la paix. Cet acquis a été érodé par deux séries de données. D’une part, les Etats et au premier chef les Etats­‐Unis se sont efforcés de reprendre en détail ce qu’ils avaient abandonné en gros, le droit de recourir à la force armée. Légitime défense, guerre préventive, coalitions fondées sur des organisations régionales, et d’abord l’OTAN, ont justifié des interventions diverses. D’autre part, la paix armée qui pourrait reposer sur la suprématie militaire des Etats­‐Unis et leur rôle de gardien de la sécurité internationale a été prise en défaut par le recours à des stratégies asymétriques, guérillas, terrorisme pour lesquelles la puissance de feu n’a guère d’importance … Au Vietnam, puis en Somalie, puis en Afghanistan, les Etats­‐ Unis ont éprouvé des revers, de sorte que la paix et la sécurité restent des objectifs plus qu’une réalité. Là encore, réapparaît le fantôme du XIXe siècle

­‐ Etats et sociétés. A cet égard, on peut encore observer deux XXe siècle, un réel et un virtuel. Le siècle virtuel est celui qui comporte une emprise croissante des sociétés sur elles­‐ mêmes, court­‐circuitant ou dépassant les Etats, non pas contre eux mais au profit des sociétés civiles. Démocratisation, droits de l’homme, laïcisation, libération des femmes, droit social, égalisation des conditions et des revenus, non discrimination, transnationalisation, tous ces objectifs peuvent utiliser l’Etat comme instrument, mais sont conçus en faveur des individus et de leur bien être. Nombre de réalisations ont été accomplies, principalement dans les pays occidentaux ou qui se réclament de leurs valeurs.
Parallèlement cependant, obstacles et résistances subsistent, et surtout l’évolution paraît parfois s’inverser. Les droits des femmes sont battus en brèche par le maintien des superstitions et le retour des religions, comme par les difficultés économiques. La mondialisation entraîne une érosion du droit social et accroît les inégalités économiques - les Etats­‐Unis sont ainsi plus inégalitaires qu’ils ne l’ont jamais été. Le communautarisme religieux ou culturel bat en brèche à la fois la laïcisation et la non-discrimination. Exemplaire est le conflit qui disloque la Yougoslavie durant la décennie 90, retour d’affrontements ethniques dignes du passé, mais peut­‐être aussi laboratoire de conflits à venir.

La démocratie enfin ne se répand qu’au prix d’un abaissement de ses standards, et en pratique le suffrage tend à redevenir censitaire — les exclus ne votant pas — cependant que la décision politique, si déterminante au long du siècle, paraît devenir impossible ou purement déclaratoire. Quant aux relations internationales, les Etats y apparaissent à nouveau au premier plan, mais leur maîtrise d’acteurs non gouvernementaux insaisissables, sur le plan économique ou sur celui de la sécurité, semble bien aléatoire. Ainsi, tout au long du XXe siècle comme avant et après, la dialectique est partout et son dépassement nulle part.

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