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Le Golfe, comble d’or noir aux mille tuiles

Questions Internationales n°46, novembre-décembre 2010

lundi 30 janvier 2012

Déjà, on ne sait comment le nommer : Golfe persique ? Golfe arabe ? Golfe arabo-persique ? Chacune de ces dénominations suscite objections et difficultés diplomatiques entre les riverains, difficultés qui se répercutent dans les instances internationales. Le Golfe, prudemment innomé mais avec une majuscule, est cependant aussitôt identifié. Il évoque des images variées et souvent agitées : la « mère de toutes les batailles » de Saddam Hussein lors du conflit du Koweit en 1991 qui déboucha sur la mer en flammes ; la ligne de front irako-iranien quelques années plus tôt ; le détroit d’Ormuz qui le sépare de l’Océan Indien, l’une des principales voies de passage de grands navires chargés de pétrole qui en fait une sorte d’oléoduc liquide avec goulot d’étranglement.

Viennent aussi du Golfe des images plus paisibles quoique non moins actives : les cités orgueilleuses et opulentes qui parsèment ses bords et remplacent par des gratte-ciels les tentes bédouines ou l’architecture ottomane d’antan ; les aéroports de desserte et de transit qui conduisent dans la région hommes d’affaires et aventuriers de tout poil, ou servent d’escale vers l’Asie, proche ou lointaine. Du sous-continent indien viennent en contrepoint nombre de travailleurs au statut diminué, qui fournissent une main d’œuvre abondante et tributaire de la prospérité pétrolière.

Tapis flottant, tapis roulant, tapis volant, ascenseurs qui montent vers le ciel, un mélange de Mille et une Nuits et d’Occident, à la jonction de plusieurs mondes, de plusieurs époques, de plusieurs civilisations ; temps long qui l’enracine dans une histoire multiséculaire, celle des Empires disparus, temps court qui laisse une impression de précarité, de prospérité rapidement acquise mais fragile ; rives opposées entre un monde perse immémorial mais métamorphique et un monde arabe fluide et instable. L’Islam unit autant qu’il sépare les deux, entre Sunnites et Chiites, et les rivalités politiques entre les Etats qui bordent le Golfe ne lui permettent pas d’être un lac de paix.

Des Etats ? Ils superposent un mode d’organisation politique importé et parfois plus ou moins imposé de l’extérieur à des réalités humaines et sociales peu homogènes. La population de la rive occidentale, celle qui a le plus supporté l’influence de l’Europe puis des Etats-Unis, est certes arabe, mais elle comprend aussi nombre d’immigrés. Celle de l’Iran sur la rive orientale est ethniquement plus composite, mais unie au sein d’un même Etat. A la présence unique de l’Iran sur la rive orientale font face plusieurs entités souveraines de taille souvent plus réduite. Si l’Irak au nord et l’Arabie saoudite au centre sont riverains, la partie la plus sensible est occupée par des émirats, le Koweit, Bahrein, Qatar, les Emirats Arabes Unis, Oman, de dimensions inégales mais toujours plus modestes.

Le Golfe et les autres

Si la région était laissée à elle-même, qu’en serait-il ? La traditionnelle rivalité entre Perses et Arabes déboucherait-elle sur des situations conflictuelles ou sur la coexistence pacifique, voire sur un système de sécurité régional organisé par les riverains ? La question ne se pose pas, car le Golfe intéresse et mobilise depuis longtemps des puissances extérieures dont la première préoccupation n’est certainement pas d’en abandonner l’utilisation et la gestion aux puissances locales. Confins de l’Empire Ottoman, avec une faible présence de l’autorité publique, la région est ensuite devenue zone de présence et de passage vers les Indes pour l’Empire britannique.

Puis vint la découverte du pétrole, avec elle arrivèrent d’autres pays européens et surtout les Etats-Unis, qui en plusieurs étapes se substituèrent à l’hégémonie britannique après la seconde guerre mondiale. Comme ils considéraient, surtout à l’époque, avoir une mainmise universelle sur les ressources pétrolières dans le monde, le Golfe devenait pour eux d’intérêt majeur. Les Etats-Unis, soit par leurs sociétés pétrolières soit par leur influence étatique, agirent sans douceur excessive, aussi bien à l’égard des intérêts britanniques dans la région qu’à l’encontre des détenteurs de pétrole.

C’est ainsi qu’en Iran ils éliminèrent le régime Mossadegh coupable de vouloir valoriser lui-même ses ressources pétrolières – une mémoire qui explique sans les justifier certains comportements iraniens, à la fois obnubilés et révoltés par la politique américaine. Avec la révolution khomeyniste en 1979, la rive orientale échappait aux Etats-Unis. Les Britanniques avaient eu quant à eux le loisir d’organiser politiquement les Etats de la rive occidentale, accompagnant ou encourageant la constitution et le découpage de structures étatiques qui se sont globalement maintenues depuis lors.

Il est vrai que, dans la région, les Etats-Unis ont toujours eu du mal à convertir leur puissance militaire en influence politique. La protection ou l’intervention américaines ont simplement remplacé un Royaume-Uni contraint de laisser la place. Quant à l’URSS, elle n’a jamais réussi à s’implanter dans la région, et la guerre froide conduisait les Occidentaux à s’accommoder de régimes locaux de type féodal et tribal dont l’obédience religieuse garantissait un anticommunisme structurel, ou alors du despotisme prétendu éclairé du Shah d’Iran, promu par les Etats-Unis gardien du Golfe.

De la sécurité régionale aux menaces universelles

Voici une trentaine d’années, la disparition du régime du Shah et l’ascension du régime supposé laïc de Saddam Hussein ont profondément déstabilisé la région. Il en est résulté une longue et meurtrière guerre de huit ans entre l’Irak et l’Iran, dont le Golfe était un enjeu majeur. Au lieu d’y mettre fin, les puissances extérieures l’ont plutôt entretenue, faisant en sorte que cette guerre d’usure affaiblisse les deux belligérants. C’était la réponse à l’échec de la politique des puissances régionales, relais des Etats-Unis, chère à Henri Kissinger.

L’annexion du Koweit par l’Irak en 1990, frustré de victoire et cherchant des compensations, obligea les Etats-Unis et leurs alliés à une intervention directe, autorisée par le Conseil de sécurité. Elle ne stabilisa pas pour autant la région. Elle s’est à l’inverse trouvée au cœur de problèmes, plus diffus, moins localisés et toujours non résolus, avec la double menace du terrorisme et de la prolifération des armes nucléaires. Pour déborder largement la sécurité du Golfe proprement dit, ces questions le concernent par leur origine et leurs implications pour lui.

Comme on le sait, les attentats du 11 Septembre ont impliqué des ressortissants saoudiens, dont Ben Laden est l’emblème, et le terrorisme international d’Al Qaida s’est en partie fondé sur une idéologie salafiste présente notamment dans le pays. La découverte d’un programme d’armement nucléaire à l’occasion de l’action militaire contre l’Irak en 1991 a servi de prétexte, douze ans plus tard, à une nouvelle intervention armée pour éliminer le régime de Saddam Hussein – cette fois sans autorisation du Conseil de sécurité. Erreur américaine de jugement ? C’est en Iran que se trouvait en réalité la principale menace de prolifération, et il faut depuis vivre avec elle.

Ainsi les problèmes de sécurité du Golfe ont irradié en questions d’intérêt mondial, sans que pour autant leur dimension locale soit résorbée. Après sept ans de présence militaire américaine en Irak, le pays peine à retrouver paix civile et organisation politique stable. Le thème de la démocratisation des régimes du Proche et Moyen Orient, du « Greater Middle East », rhétorique affichée par l’Administration Bush, a fait long feu, et les progrès en démocratie demeurent très lents. Une ambiguïté profonde marque les rapports entre Etats-Unis et pays du Golfe. Ils ont besoin de leur présence pour leur sécurité mais ne veulent pas apparaître inféodés, tant pour des raisons religieuses que du fait de l’hostilité de la plupart de leurs opinions à la politique américaine – hostilité à laquelle le soutien qu’elle apporte à Israël quoi qu’il fasse n’est pas étranger.

Prospérité aléatoire, insécurité persistante

La prospérité des Etats du Golfe repose essentiellement sur les ressources pétrolières. Sur ce plan, ils ont su s’organiser et la création de l’OPEP en 1960 puis de l’OPAEP en 1968 leur a permis de retrouver une partie du pouvoir pétrolier – sans pour autant nuire aux intérêts des sociétés occidentales, puisque l’augmentation massive des prix des hydrocarbures lors des deux crises pétrolières successives de 1973 et de 1979 a contribué à leur propre prospérité. Cette augmentation a enrichi en même temps l’URSS vieillissante, grande productrice de pétrole. Elle y a au passage développé la corruption et la démotivation politique des cadres qui en tiraient profit, amorce de la Russie actuelle.

Si cette manne pétrolière a fait des pays producteurs des pays riches, elle n’en pas fait pour autant, au moins pour la plupart d’entre eux, des pays développés. Les pétrodollars ont pu alimenter des systèmes socialement généreux pour les ressortissants de certains pays, leur prospérité tenant lieu de réforme politique, mais ils ont aussi nourri la munificence internationale des catégories dirigeantes et surtout été réinvestis dans les pays occidentaux, où ils ont alimenté spéculation et inflation.

Désormais, le thème de l’après – pétrole est à l’ordre du jour. Il l’est d’abord par l’hypothèse de l’épuisement d’ici quelques décennies des réserves disponibles – quoique le terme en soit régulièrement reculé, même si la demande des nouveaux consommateurs, puissances émergentes comme l’Inde ou la Chine, est forte. Il l’est ensuite par les perspectives de développement de sources alternatives d’énergie, fondées sur le progrès technologiques comme sur l’idéologie écologique et les anticipations d’un réchauffement climatique.

La crise économique et financière qui frappe les pays occidentaux affecte également des pays tributaires de ressources d’exportation, ou de la solidarité des pays producteurs. La réponse des Etats concernés face à l’après - pétrole demeure incertaine. Des systèmes politiques clos, qui limitent le débat public, rendent difficile son analyse endogène comme l’élaboration de politiques d’adaptation à long terme. On connaît les villes minières fantômes qui jalonnent la quête puis l’abandon des chercheurs d’or. Qu’en sera-t-il de certaines villes - champignon du Golfe ?

La question de la stabilité économique renvoie à celle de la sécurité. Dans une certaine mesure, si les ressources en hydrocarbures étaient épuisées, la sécurité extérieure des Etats du Golfe cesserait d’être un problème universel, et deviendrait un problème régional voire local. Leur sécurité intérieure risquerait à l’inverse d’en souffrir. Pour les années et sans doute les décennies à venir, la question ne se pose guère. Le pétrole est au fond une garantie de sécurité pour l’ensemble de la région, car la plupart des Etats, riverains comme extérieurs, ont intérêt à une production, à un flux et à un transit assurés.

Ainsi les monarchies pétrolières du Golfe, qui sont au cœur d’un arc de crise plus vaste, de l’Afghanistan à l’Océan Indien et à l’Afrique orientale, vivent dans une tranquillité relative. Tout se passe comme si la plupart d’entre elles étaient immunisés contre les tensions et les conflits du voisinage ou parvenaient à les amortir, comme si les génies invisibles des relations internationales veillaient et, instruits par des expériences cuisantes, protégeaient une situation précaire, soucieux de sa pérennité et inclinés devant le dieu Or Noir.

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