Accueil > Ouvertures de Questions Internationales > L’art au prisme de la mondialisation

L’art au prisme de la mondialisation

Questions Internationales n°42, mars-avril 2010

lundi 30 janvier 2012

L’art constitue l’une des plus hautes activités humaines. Elle est en même temps l’une des plus anciennes, pratiquée dans toutes les civilisations, même avant la civilisation, et toujours à quelques égards proche du sacré – mais aussi de l’érotisme et de la transgression. Thackeray ne voyait-il pas dans l’assassinat l’un des beaux arts ? Elle est en outre l’une de celles qui comporte la plus grande diversité : arts de la matière ou de l’immobilité, arts plastiques, architecture, céramique, peinture, sculpture ; arts du corps ou de la mobilité, danse, pantomime, art dramatique ; arts de l’esprit ou de la jouissance intellectuelle, musique, poésie, littérature, cinéma ... Ces différentes catégories peuvent se combiner, comme dans l’opéra, peut-être le plus complet. La noblesse de l’art, qui sublime l’énergie créatrice dans la paix - et l’art est essentiellement une activité pacifique - a été très tôt reconnue et consacrée. Les vestiges survivants des sociétés disparues en portent partout témoignage.

L’art comme histoire et comme échange

Platon leur a conféré la dignité philosophique avec les Muses, médiatrices entre l’esprit et l’artiste – mais les célèbres neuf muses, si elles ont nommé les musées, ne sont pas toutes vouées à l’art au sens contemporain du terme. Et d’ailleurs, ce sens, quel est-il ? Il repose sur une attitude plutôt que sur un ou des objets déterminés. Il en résulte une histoire de l’art, qui se nourrit autant de ruptures que d’héritages, qui procède des évolutions et des révolutions des sensibilités et des perceptions. On ne saurait donc l’enfermer, et tel fétiche religieux devient objet d’art autant que les automobiles compressées de César. Attitude a priori désintéressée, vouée à la recherche de la beauté sous toutes ses formes et sans autre souci que de la créer, la représenter, l’exalter, l’art est pour certains un mode de vie - les Goncourt, Flaubert -, beaucoup s’y sont consacrés, d’autres s’y sont consumés, tant il est vrai que, selon le mot de Montaigne, « la beauté ne ravit pas, elle ravage ».

Sans doute faut-il distinguer entre la création artistique et l’activité qu’elle implique d’un côté, et les produits artistiques de l’autre. Ceux-ci appellent la communication et supposent un public, des amateurs prêts à y consacrer leur temps, leur admiration et leur soutien. L’œuvre est le lien entre eux, l’art au croisement de la création des uns et du regard des autres. Entre artistes et amateurs s’interpose toute une galaxie d’intermédiaires, analystes et critiques, marchands, galeristes, exposants, producteurs, diffuseurs, qui en vivent et souvent en vivent bien. Plus généralement, pour désintéressée et autonome qu’elle soit, l’activité artistique est perméable, et tend à être, sinon détournée du moins surdéterminée par des considérations qui lui sont au départ étrangères. Rien d’étonnant dès lors si l’art est saisi par la mondialisation. Il l’est de façon différente, suivant que l’on observe la conservation, la création ou le commerce.

L’art comme patrimoine et comme création

La conservation d’un patrimoine immobile, qu’il soit public ou privé, a souvent à voir avec la promotion d’une fierté nationale, l’affirmation d’un rayonnement culturel dont les grands musées sont les temples. Peu importe que les pièces exposées soient locales ou universelles, le prestige est dans leur rassemblement et leur fréquentation. Il existe ainsi dans le monde un archipel d’institutions qui rivalisent dans l’ostentation de trophées, de la Joconde aux Demoiselles d’Avignon. Ces institutions s’exportent désormais, avec les musées hors les murs. Les œuvres de l’esprit sont quant à elles nomades : les grands orchestres cosmopolites peuvent partout faire retentir Beethoven, le Bolchoï danser ses ballets, des quatuors chinois jouer Debussy, des chanteurs de toutes nationalités interpréter Mozart ou Verdi.

En dépit de cette universalité, qui est déjà une mondialisation, c’est toujours un art et une culture locaux que l’on exalte. La plasticité de l’art en a fait, au moins pour un temps, le refuge ou l’instrument des nationalités – Chopin, Dvorak, Liszt, Bartok, Albeniz, parmi les plus grands. La création pouvait ainsi alimenter des ambitions ou combler des frustrations extérieures. Elle transcende alors un folklore qui en est le sous-bassement. Il faut toutefois corriger cette tendance à l’affirmation vernaculaire par l’intériorisation et l’assimilation des influences extérieures qui ont toujours, et surtout au XXe siècle, caractérisé l’art occidental, à la suite des explorations, conquêtes, colonisations. Les turqueries, le japonisme, l’orientalisme musical ou pictural, l’art nègre, le jazz, les rythmes africains, hindous ou indonésiens l’ont pénétré de toutes parts. Il est devenu cosmopolite sans cesser d’être occidental.

Ainsi que l’écrivait Francis Poulenc, il « ... évoque une sorte de boomerang lancé d’Europe qui nous serait revenu dans l’œil ». Cet art cosmopolite occidental, la mondialisation ne serait-elle que son universalisation ? Il est vrai qu’elle semble surtout le favoriser, peinture, musique tout spécialement. Il s’agit surtout cependant du patrimoine artistique occidental, car la création est actuellement plus diffuse, et les pays émergents le sont également sur ce plan. Quant au patrimoine lui-même, il s’est mondialisé aussi bien : rupestres, arts premiers, précolombiens voisinent avec les bronzes, dessins, porcelaines, tapisseries et temples asiatiques, et sont partout goûtés à l’instar de Praxitèle, Léonard de Vinci, Haydn, Cézanne, Picasso, Giacometti, Dali, Botero, Lichtenstein …

Aujourd’hui, dans le contexte de la mondialisation, les lieux de la création ont suivi la dérive de la puissance, passant de l’Europe aux Etats-Unis puis à l’Asie. Ils demeurent toutefois concentrés dans des espaces privilégiés, même cosmopolites, puisque ces foyers attirent des artistes de toutes origines. Quant aux œuvres, lithographies et autres séries ou reproductions ont permis de les multiplier, répondant par une fabrication quasi-industrielle à la demande d’un public toujours plus vaste. Cette diffusion de masse ouvre la voie à un type de création artistique plus diffus et moins élaboré, à une certaine rétraction de l’originalité des inspirations, à un art brut, une culture tag, art de la rue, anonyme, interchangeable et périssable, à l’homogénéisation des architectures urbaines, la world music …

L’art, l’argent, l’Etat

Si la création, si l’art vivant devrait être le plus important – Bonnard disait que ce qu’il y avait de plus beau dans les musées, c’était les fenêtres – le commerce, expositions payantes, transactions, circulation monnayée des œuvres d’art, le marché de l’art, c’est-à-dire en un mot l’argent, ont progressivement revêtu une importance croissante. Il concerne aussi bien la création que la conservation, et naturellement le commerce : expositions, galeries, salons, musées, ventes aux enchères, spéculations, placements, tout est bon pour le profit. Le mécénat favorise certes les artistes, leur formation et la diffusion de leurs œuvres, il permet parfois l’existence de grandes institutions et événements. Il constitue aussi une vitrine pour des firmes, tout comme les dations illustrent la mémoire de grands collectionneurs.

L’argent peut aussi polluer, avec les vols, les trafics, les faux. Il a surtout créé une activité économique en soi, le marché mondial de l’art, dominé par les ventes aux enchères, elles-mêmes soumises à l’hégémonie des grandes maisons de vente anglo-saxonnes et au cours de la bourse. Sans doute ne convient-il pas d’instruire le procès du rôle de l’argent dans l’activité artistique. Après tout, il n’est pas illégitime que les créateurs soient rémunérés, et la valeur des objets d’art est garante du soin avec lequel on les conserve. Publics ou privés, ils sont des éléments des patrimoines nationaux, et leur mise en valeur à un coût.

L’important est que les œuvres soient accessibles et mises à disposition du public. Le rôle de l’Etat est décisif sur ce plan, mais il ne se borne pas à la protection et à la conservation. Autorités publiques nationales ou locales peuvent aussi promouvoir les activités artistiques, favoriser le mécénat, organiser des formations, subventionner des spectacles, acheter des œuvres. Il incombe également à l’Etat de réguler les marchés, notamment par les autorisations de sortie, par une fiscalité spécifique. Pour lui, considérations économiques et culturelles se mélangent : si une diffusion internationale favorise le rayonnement d’un pays et lui procure des devises, il existe un risque de dépossession de son patrimoine qui impose des arbitrages délicats, que seuls peuvent opérer des autorités publiques.

Là se situe une source de conflits avec les Etats et entre les Etats. L’époque est révolue qui voyait les vainqueurs saisir et emporter les dépouilles des vaincus. Cependant, pas davantage qu’ailleurs, la mondialisation ne comporte pas dans le domaine artistique de gouvernance. Les Etats-Unis ont pu développer une politique volontariste leur permettant en général d’attirer le marché, et spécifiquement d’imposer dans le monde entier leur industrie cinématographique. Aujourd’hui, la mondialisation provoque plutôt, par un choc en retour de l’érosion de la domination occidentale, une tendance à la renationalisation d’un patrimoine par des Etats qui s’estiment spoliés.

Ce sont les demandes de restitutions, de retour à leurs sites ou lieux de production originaires d’objets acquis ou captés dans des conditions douteuses. Les pays issus de l’ancien empire ottoman, la Chine, divers pays africains alimentent ainsi un contentieux, parfois public, parfois privé, aussi sensible que complexe. Là encore, la mondialisation, loin d’être un processus harmonieux et homogène, apporte contradictions et tensions qui ne sont pas en passe d’être résolues par une gouvernance globale.

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © c.bavota, Juan Gordillo sous Licence GPL