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Héritage lourd, transition douce, rupture forte

Questions Internationales n°39, septembre-octobre 2009

mercredi 20 octobre 2010

L’élection de Barack Obama a enthousiasmé l’Amérique et le monde sans les surprendre. Aussi improbable qu’elle ait semblé un an plus tôt, le charisme du candidat, son habileté, sa compétence, son autorité et sa sérénité ont permis avant même le scrutin à cet homo novus de redonner vie au rêve américain, d’entrevoir une sortie par le haut des années d’une présidence George W. Bush largement discréditée. Cela ne ressemblait apparemment pas à l’Amérique, celle de la crispation sécuritaire et de la réponse guerrière aux défis de l’après 11 Septembre, qui ne voulait voir à l’extérieur que des vassaux ou des ennemis, à l’intérieur qu’une société civile dominée par un marché sans entraves, corsetée par un moralisme étroit, volontiers agressif, et segmentée par des discriminations rampantes. Cela ressemble pourtant à l’Amérique, l’ascension inattendue et fulgurante d’un homme au départ presque inconnu, qui a incarné sa capacité de ressourcement, d’intégration, comme sa rapidité à tirer les conséquences d’un échec pour explorer d’autres voies.

Noir ou métis comme on voudra, n’appartenant à aucun groupe ethnique constitué, simplement Américain, il a su forger une coalition électorale nouvelle, bénéficiant notamment de soixante millions d’Américains de plus depuis vingt ans, rompant aussi bien avec l’appareil et les caciques démocrates qu’avec une Amérique de méfiance et de repli. Mais, au-delà d’une transition paisible assurée avec élégance de part et d’autre, les défis sont redoutables et les difficultés commencent. Conflits extérieurs dans lesquels les Etats-Unis sont empêtrés, perte de crédibilité de la puissance militaire américaine, crises ouvertes ou latentes, débâcles bancaires et récession économique, impasses de la lutte contre la prolifération des armes nucléaires, réformes intérieures et notamment du système de santé, racisme et communautarisme sous-jacents … Le Président Obama a pour lui une image encore positive. Silhouette à la Gary Cooper, masque de bronze qui sait se détendre en un resplendissant sourire – à l’instar du Premier Consul vu par Stendhal, il sourit comme un acteur, avec les dents, pas avec les yeux – svelte jeunesse, il promet l’action et la raison. Cette image a partout changé celle de l’Amérique, et nourri les espoirs d’une nouvelle approche du monde extérieur par les Etats-Unis.

Près d’un an après son élection, quelque huit mois après sa prise de fonction, le bilan apparaît mitigé. Il a affirmé une volonté de conciliation et non de polarisation, associant à son Administration d’anciens adversaires ou concurrents, plaçant aux postes de responsabilité des personnalités fortes et diverses, parmi lesquels nombre de revenants de l’Administration Clinton, dont les rivalités peuvent lui laisser une capacité d’arbitrage, il dispose en principe au Congrès d’une solide majorité. Sa politique propre ne peut toutefois se déployer qu’à retardement. Il lui a fallu répondre à des urgences, sur le plan économique notamment, et sur le plan international il reste entravé par un lourd héritage – retrait d’Iraq, guerre d’Afghanistan, question israélo-palestinienne, ambitions nucléaires de la Corée du Nord et de l’Iran … En outre, le plan de réforme du système de santé qu’il propose, un élément essentiel de sa campagne, se heurte à l’opposition vigoureuse des Républicains qui se ruent sur l’occasion de ressaisir l’opinion publique, aux manœuvres des lobbies et à la mollesse de certains soutiens démocrates. Or, si Barack Obama a été élu pour ce qu’il était, il sera jugé pour ce qu’il aura fait – et cela dès 2010, avec les Midterm Elections, alors qu’il a d’abord besoin de temps.

La dynamique électorale se prolongera t’elle en dynamique politique, programmatique, législative ? Pour l’instant, on est en présence de chantiers si l’on est optimiste, de postures si on l’est moins. On peut d’abord observer que les priorités de la nouvelle présidence sont clairement d’ordre interne – America First. Le nouveau président a rompu avec la logique de présidence de guerre, celle de George W. Bush qui le conduisait à accaparer nombre de pouvoirs soustraits au Congrès, ce qui l’amène à négocier savamment avec les deux chambres au sein desquelles il ne saurait s’appuyer sur une majorité automatique. Il a amorcé une nouvelle politique en matière d’environnement. Proche de Wall Street, on ne saurait attendre de lui des réformes qui soumettent le secteur financier à des règles de comportement éthique souvent espérées à l’étranger. Sur le plan international, sans doute désireux de reconstruire le leadership américain, il affiche une plus grande ouverture aux positions des partenaires et ne se reconnaît pas d’adversaire a priori – plus de Regime Change, des Policy Changes espérés. Dans une phase encore exploratoire, il prend des contacts par l’intermédiaire de ses missi dominici sans dissiper aucune équivoque. Un certain désenchantement est déjà perceptible : ni la Chine, ni la Russie, ni l’Iran, ni la Corée du Nord, ni même Israël, à l’égard duquel le changement est le plus sensible, ne semblent prêts à modifier leur d’attitude, et d’autres pays, comme l’Inde, ne cachent pas leur déception, cependant que Guantanamo n’est toujours pas fermé.

Quant aux rapports des Etats-Unis avec l’Europe, il est clair qu’ils ne sont pas prioritaires dans l’esprit du Président Obama. Sa culture, ses intérêts sont ailleurs, en Asie notamment. Le ralliement de la France, les attentes de nombreux membres ou candidats à l’Union européenne n’y changent rien, au moins dans un premier temps. De leur côté, les pays européens, confrontés à leurs propres problèmes, que l’avenir de l’Union laisse incertains et indécis et que celui de l’OTAN n’enthousiasme pas, sauf sur ses marges, semblent peu pressés de prendre des initiatives. La génération actuelle des dirigeants européens sera-t-elle celle qui déconstruira l’Europe, détruisant ce qui a été le chef d’œuvre des relations internationales depuis cinquante ans, reniant l’entreprise de ses prédécesseurs ? Les dirigeants américains ne s’en soucient guère, s’ils ne le souhaitent. Les grands enjeux d’aujourd’hui – réglementation des échanges, changement climatique, développement dit durable, maîtrise des armements, gestion des espaces internationaux comme les océans ou l’espace, construction ou reconstruction des Etats – reposent largement sur une entente entre les Etats-Unis et l’Europe. Or ils apparaissent souvent plus concurrents que convergents, et là n’est pas le moindre défi de la présidence Obama.

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